Partager l'article ! 08. Amer, mais ça se mange ! 16/11/07: Salut la compagnie ! Le repas à rallonge se continue aujourd'hui avec comme à l'accoutum ...
Salut la compagnie !
Le repas à rallonge se continue aujourd'hui avec comme à l'accoutumée des petites recettes concoctées maison...avec pour ingrédient principal...l'amour (spéciale dédicace pour Etienne, le fin cuistot de la smala) et c'est pour ça que c'est bon !
Depuis que je suis ici, j'ai noté quelques particularités qui font tout le charme de ce pays... Il faut savoir qu'ici, on a l'impression qu'une guerre urbaine a été déclaré opposant les trottoirs à tout ce qui peuvent les détruire : ruissellement de pluie, voitures, poids lourds, gens obèses, talons aiguilles, chantier en tout genre, sans parler de la guerre froide causée par la neige, et le givre....Les fantassins de cette guerre sont bien sûr, en ligne de front, les chewing gums, les mégots de clope, les emballages, les bouts de journaux, les papiers gras et en dernière ligne, pour finir le carnage : les trouffions de service : les crottes de chien, et quelques mines anti-personnelles : les flaques de pisse de chat.
Bref, un vrai parcours du combattant pour qui ose s'aventurer sur ce champ de bataille.... et c'est mon quotidien, chaque matin, au pas de course et dans la nuit noire et obscure, obscure et sombre...pour aller prendre mon bus... slalom entre les tranchées de flaques de boue, dérapage contrôlée sur les caillasses du chemin, saut acrobatique pour atterrir sur une marche encore stable de l'escalier qui ne mérite pas ce nom, et zlip, bing, plouf, raté, et une jambe en moins, une ! mais ça ne s'arrête pas là, il faut encore maîtriser ses poussées d'adrénaline quand les chiens grognent en embuscade à mon passage...vite vite...éviter d'une flexion agile de la tête les missiles aériens des escadrons de moineaux, passer devant les deux malabars à moustache vautrés dans leur gros quatre quatre de sécurité (je ne sais pas trop ce qu'ils surveillent...en tout cas leur boulot à l'air passionnant au regard de leur lecture au combien poétique et délicate... et à la faune à talons hauts qui rôdent autour de leur pick-up...), ensuite je passe la ligne de démarcation, c'est-à-dire le passage pour piétons qui me fait rejoindre enfin l'arrêt de bus...ultime épreuve sous le regard inquisiteur des gens qui n'ont que ça à faire en attendant le bus ... Les longues années de communisme, où tout le monde fliquait tout le monde, a affuté surtout chez les vieux le sens de l'observation pour repérer les étrangers, qu'ils devaient il y a peu, signalé au gardien de leur immeuble, ou au flic du coin...Bref, quand j'ai la chance de ne pas finir cul de jatte, je livre la dernière phase de la bataille en jouant des coudes pour avoir la meilleure place (souvenez vous la petite soufflerie chaude aux pieds dans le mail « vive le trou normand »), et viens enfin le repos de la guerrière...
La guerre livrée sans état d'âme aux trottoirs fait malheureusement d'autres victimes... certains tronçons de route ne comptent plus leurs blessures... mais là c'est drôle. Parce qu'on est en voiture, et que le but du jeu est d'éviter les nids d'éléphant ( bâ oui, c'est le plus gros ovipare de Bulgarie...dont le milieu de reproduction de prédilection sont les routes goudronnées...ou pas...), on a l'impression d'être un pilote de formule 1...parce qu'on bouge le volant dans tous les sens...bon d'accord on est maxi à 80 kms/ heure, mais les sensations sont là ! et puis y a pas mieux comme chicane qu'un troupeau de vaches neurasthéniques ! et bien plus palpitant, parce que les sorties de route ne font pas de cadeau...c'est pas le sable fin du Grand Prix du Bahreïn... c'est au choix une tranchée, un talus ou un platane... Il faut aussi compter avec les caillasses parsemées un peu partout...elles ont l'avantage de réveiller le conducteur quand il s'assoupit et qu'il empale son châssis dessus... Et puis, autre gros atout des routes bulgares, outre les paysages magnifiques qui défilent, il y a des animations gratuites, et bien plus divertissantes que les beautés plastiques en bikini des courses de formule 1... on voit se succéder charrettes à ânes, gallinacées, chèvres, cochons, chiens et encore des chiens, voilà pour l'animalerie ...(Mali, me re-revoilà !)on aperçoit également quelques paysans maniant la faux dans un geste ancestral, quelques véhicules hors d'âge (mais, ô comme je les aime !)Lada, Trabant (voiture mythique de la RDA), Moscvitch, vieilles Fiat Polski, Zastava et soudain...Une mouche à m-rde noire brillante apparaît dans le rétro et grossit à vue d'oeil.... c'est une grosse cylindrée rutilante aux vitres fumées qui après vous avoir fait comprendre que vous vous traîniez en vous collant aux fesses avec insistance, vous double, sans cligno (c'est quoi d'ailleurs ?), sans visibilité aucune (papa a dit que c'était le concept bulgare de la roulette russe...ça passe ou ça casse)à fond les manettes, tout juste le temps de voir le conducteur grassouillet, crâne rasé, lunettes de soleil, grosse gourmette et bagouses en or qui brillent...
Ce genre de dépassement suicidaire est en fait ici intégré au mode de conduite, et après quelques sueurs froides, et des cris d'épouvante des passagers arrière... on a finit par s'y faire...
(j'y reviendrais plus tard, mais Papa et ma sœur m'ont rejoint pour une semaine de vadrouille dans le pays à bord d'une voiture de location...un grand moment de sport !)
Sachez tout de même que les bulgares usent et abusent de deux armes pour affronter les routes...d'abord des pneus sous gonflés, pour paraît-il, moins sentir les crevasses (mais , pour moi le plus efficace c'est surtout le bon vieux manteau plié sous les fesses...), et bien évidemment les amortisseurs dont l'acier est usé jusqu'aux derniers atomes de carbone et de fer ...
N'oublions pas les panneaux de signalisation, zébras, feux tricolores et autres décorations de ce type, qui ont pour unique fonction de divertir la vue du conducteur... mais n'ont aucune valeur, je veux dire par rapport au code de la route (un gros mot ici... spès de Code de la route !), mais ils ont une grande valeur aux yeux des Tziganes dont c'est le gagne-pain grâce à des trafics organisés de ferraillerie...il n'est donc pas rare de voir des poteaux scalpés de leur enseignes d'origine...et une chariotte tirée par un cheval contenant les trophées signalétiques de la journée...
Finalement, je retrouve beaucoup de points communs avec Mada et le Mali...et ce, pour mon plus grand bonheur, la conduite rock'n'roll, ça me plaît trop ! allez, à fond les ballons ! youhou !
Difficile de parler voitures, sans parler garagiste... juste pour informations, puisque vous n'osiez pas poser la question : oui, les garagistes bulgares ont la même déco et les mêmes lectures rodéo que nos concitoyens garagistes... fresques, calendriers, posters géants, et produits dérivés, oui oui, panoplie complète au cas où vous en doutiez...Mais les garagistes ne sont pas les seuls à affectionner ce genre de distraction...le cahier de transmission pour les gardes de nuit des médecins en réa-péd arbore en couverture, sous le titre « Beautiful driver »... une pulpeuse Lolo Ferrari avec des attributs de taille... Quand les garagistes n'ont pas la tête dans les capots, sous les chassis ou dans leur magazine, ils peuvent être de bons conseils pour retrouver la route.
Il faut dire que les rares panneaux de signalisation sont en alphabet cyrillique, et que la seule règle qui tient lieu de code de la route c'est la traduction-adaptation en bulgare de « œil pour œil, dent pour dent »...à savoir « rétro pour rétro, parechoc contre parechoc »...bref, ça vous donne une idée du capharnaüm que ça peut être aux croisements de routes...pile poil au moment où on a le pic de stress parce qu'on sait pas où aller...à chaque carrefour, vous avez droit à la tombée de la nuit à un spectacle « sons et lumières » grandiose en impro totale!
Avant de passer au plat suivant, voici la suggestion du chef : quelques blagounettes rigolotes sur les Lada, que j'affectionne tant...Je vous ai préparé un petit plateau à consommer sans modération...(voir pièce jointe)
L'autre jour moment cocasse...un des cardio-pédiatres s'est coincée les doigt dans la porte des toilettes...pas moins de 4 personnes s'affairaient autour d'elle pour lui donner un verre d'eau, des petits pains de glace, un café, une chaise...contraste étrange avec les petits patients qui se battent seuls, dans la pièce d'à côté, entre la vie et la mort...
(pour la suite...âmes sensibles s'abstenir...)Je suis un peu étonnée de voir que le personnel soignant est relativement froid et distant avec les enfants...peu de regards compatissants, peu de sourires ou de caresses... pourtant, les regards des enfants qui souffrent sont déchirants...la plupart crient sans sortir de son à cause de l'intubation...leur visage est littéralement déformé par la douleur, leur petites jambes se raidissent dans tout les sens, leurs bras attachés se crispent jusqu'à trembler...les infirmières et les médecins, habitués par ce triste spectacle, passent comme si de rien n'était...c'est assez déconcertant...
Il y a un geste que je n'aime pas... quand le médecin aspire les voies aériennes des nourrissons pour désencombrer leurs bronches... On introduit un tuyau relié à une sorte d'aspirateur dans la canule...l'enfant est comme étouffé pendant quelques secondes...puis on retire le tuyau et on fait couler quelques gouttes de sérum physiologique dans la canule, on met un ballonnet sur le tuyau et on pompe 3-4 fois pour pousser les gouttes jusqu'aux dernières bronchioles...une sorte de noyade. Puis on aspire à nouveau pour retirer les sécrétions décollées par le sérum...
Cela peut durer plusieurs minutes...l'enfant change de couleur à chaque aspiration : de blanc, il passe à rouge puis bleu... un peu flippant mais finalement, il vaut mieux que les enfants se sentent mourir quelques secondes, plutôt que de rendre leur dernier souffle à cause d'une obstruction bronchique qui aurait pu être évitée...
C'est assez terrible de voir ces enfants en détresse, qui crient en silence...on a l'impression d'être sourd...il y a juste les alarmes des moniteurs qui nous rappellent que nos oreilles fonctionnent.
Je n'imaginais pas à quel point un bébé peut être fort... l'un d'entre eux est un héros...Dimitar...ce petit bonhomme souffrait d'une cardiopathie congénitale gravissime. 1 ère opération : le chirurgien en ouvrant le thorax sur toute la longueur du sternum, coupe accidentellement le nerf phrénique droit...une demi-coupole diaphragmatique en moins. 2ème opération : ouverture sous costale droite, plicature de la coupole diaphragmatique pour pallier à sa paralysie. A l'échographie, on découvre un anévrysme carotidien...on ouvre latéralement le cou...Le poumon gauche ne se remet pas de ces opérations...4 ème opération : lobectomie gauche totale... bref, le pauvre petit homme est rabouté de partout comme un terrible puzzle...ce sont ajoutés à cela plusieurs infections...sa vie ne tient qu'à deux fils : ceux du pace maker externe qui contracte son cœur...
Chaque jour, je suis confrontée à des questions éthiques, j'ai l'impression d'être la seule à me les poser...et je suis assurément seule pour y répondre... la vie doit-elle être préservée à tout prix ?...dans beaucoup de situations, j'ai douté du bienfondé d'une réponse affirmative à cette question...exemple : un orphelin, trisomique 21, avec une malformation cardiaque nécessitant pas moins de trois opérations ou encore, une crevette de 50 cm, avec 6 doigts à chaque main, un rein, un poumon, un cœur à droite, et un crâne en fusée...4 opérations, 2 mois de réanimation... nous sommes souvent à la limite de l'acharnement...
La vie de ces enfant est conditionnée, avant tout par leur courage et leur force...mais aussi à une panacée de tuyaux, de fils, d'agrafes, de pansements, de seringues, d'aiguilles, de catéthers, de sondes...armes indispensables du combat pour la vie.
(pour la suite, les âmes sensibles vous pouvez revenir)Au niveau purement technique, la réanimation pédiatrique nécessite une maîtrise parfaite de son savoir faire...les médecins du service semblent avoir embrassé cette spécialité pour la satisfaction intellectuelle qu'elle procure à 1 ou 2 exceptions près. « je sauve des vies car je sais faire »...mais pour la plupart d'entre eux, « le savoir être » avec les bouts de chou n'est pas très présent...Il doit surement y avoir des raisons socio-culturelles qui m'échappent ou plus simplement, un peu de fatalisme, un peu de résignation, la routine qui s'est installée ( des enfants qui souffrent, c'est leur quotidien, c'est 70h/semaine), et la volonté de ne pas s'attacher affectivement aux enfants... Cela dit, ces médecins forcent le respect et l'admiration quand on sait qu'ils gagnent moins qu'un conducteur de bus...alors qu'ils ont fait 10 ans d'étude voir plus et qu'ils ont des vies entre les mains...l'interne gagne 350€ par mois, soit 5€ de l'heure, son loyer est de 150€ pour 50m² et il vient d'avoir un enfant ... A la question, « veux tu quitter la Bulgarie ? (les autres internes que j'ai rencontré rêvaient d' Angleterre, d' Allemagne, ou de France...) », il me répond : « la Bugarie est un beau pays... ».
A ma question naïve, « pourquoi ne faîtes vous pas grèves ? », il me répond : « en France vous pouvez faire grève ???nous, on n'a pas le droit... »
Cette discussion autour des salaires des médecins, du prix des loyers, du coût de la vie, a laissé comme un malaise entre nous...mon ancien loyer à Angers aurait engouffré sa paye du mois...En attendant, il essaie d'améliorer ses fins de mois en apprenant à faire des échographies et des catéthérismes...
Dans le service de cardio péd, où j'étais précédemment, les enfants pouvaient pleurer car ils n'étaient pas intubés...pas une fois, je n'ai vu un médecin s'approcher d'un lit pour consoler, ou simplement dire un mot à l'enfant effrayé... Le Pr Pilossoff est le parfait exemple, du spécialiste froid, distant, mais sans doute très compétent. Je l'observe durant la visite quotidienne du matin...son regard est rivé sur l'écran du moniteur : des chiffres, des tracés, et encore des chiffres...il jette un œil sur le patient, histoire de s'assurer qu'il est toujours vivant...prend quelques notes sur sa feuille, et au suivant ! On aurait pu attendre des femmes médecins un peu plus de compassion...le fameux instinct maternel... Mais évidemment, difficile d'aller consoler plus de 20 patients qui pleurent en même temps...
Durant tout ce stage, peu d'enfants nous ont quitté, cette équipe compétente et qui ne compte pas ses heures, fait de véritables miracles pour tous ces petits bulgares, grecs, macédoniens et turcs...et l'ambiance conviviale qui règne dans le service n' y est pas étrangère. Un jour, la maman de la petite Calina, qui est ici depuis que je suis arrivée, est passée devant chacun de nous pour nous remercier en nous offrant une belle rose...quelques jours plus tard, sa fille était transférée dans une autre unité, il y avait un peu d'amélioration...
Pour finir sur un plat un peu plus gai, je vais vous raconter la cérémonie de déclaration du Serment d'Hippocrate pour une promotion de tous nouveaux docteurs bulgares...
Elena et Todor sont étudiants en 5ème année de médecine...et ce soir, c'est un grand jour : ils déclarent le serment d'Hippocrate...ils m'ont donc proposé d'assister à la cérémonie. J'arrive donc à la tombée de la nuit, un poil en retard, une fois n'est pas coutume (hmm...) dans une salle de concert mode années 60, orné de magnifiques lustres...hors du temps... assis à des tables, au milieu de la scène, 6 gourous aux cheveux blancs coiffés d'un chapeau carré et vêtus d'une ample toge noire à épaulette à froufrous prennent tour à tour la parole au pupitre pour les incantations d'usage...c'est à celui qui sera le plus soporifique... ils commencent inlassablement leurs speechs par : « Cher Ministre de la Santé, Cher Recteur d'Académie, Cher Doyen de la faculté, Chers professeurs, Chers étudiants, Chers parents, Chère Lulu ! (c'est mououoa ! vous voyez, vous dormiez déjà...) » ...
Les adeptes (famille, amis, conjoint des jeunes soupirants) sont tirés à quatre épingles et portent de magnifiques bouquets de fleurs pour féliciter à la fin de la cérémonie les nouveaux disciples...Pas facile de passer incognito en « jean-basket »... Dans les premiers rangs, les futurs disciples, habillés comme les gourous (mais eux n'ont pas droit aux froufrous et à l'étole verte autour du cou...c'est que pour les grands !), écoutent religieusement les prophéties... Peu à peu, les adeptes entrent en transe, et hochent de plus en plus phrénétiquement la tête en tapant des mains à la fin de chaque discours...(agadou dou dou moule tagada et moule café....)
Je suis juchée sur une marche du balcon qui surplombe la scène...et j'essaie de me fondre dans le paysage malgré ma tenue de camouflage pas top...je hoche la tête, je tape des mains, je souris à mes voisins...
Le culte continue avec des chants de méditation divinatoire transcendentale voués au Dieu Asklépios, Dieu de la médecine ...L'assemblée célèbre le renom et le charisme de la secte qui vont grandissant grâce à cette nouvelle arrivée de disciples...les adeptes sont euphoriques, ils chantent à tue tête... (pour moi c'est une prouesse de play-back pour pas me faire repérer)! Puis, le maître à penser, s'avance et exhorte les nouveaux disciples de suivre toute leur vie les préceptes fondateurs de la secte...voici l'apogée de la cérémonie...la déclaration du Serment d'Hippocrate...
Mais soudain...retour à la réalité...toute l'assemblée redescend de ces sphères hautes perchées...une adepte en lévitation s'est cassée la figure, elle a du se prendre les pieds dans l'un des 10 lustres suspendus au plafond... y a-t-il un médecin dans la salle ?
Cette fois ci, les plats étaient un peu plus amers que d'habitude...désolée...mais tout n'est pas sucré dans la vie ! Je vous promets une pièce- montée avec plein de chantilly
pour le prochain coupe-faim, d'ici là porter vous bien, et si vous avez un peu de temps dans vos vies trépidantes, vous pouvez aller jeter un œil (l'autre pourrait vous servir...) sur mon
blog...
http://lababouchkadansleyaourt.blogs-de-voyage.fr
En fait, ce sont surtout des photos, mais je vais rajouter quelques pop-corns pour que la projection soit plus sympa !
Bises lulu